Dans le département de Boboye (région de Dosso), l’exploitation artisanale du natron constitue une source de revenus essentielle pour de nombreuses familles. Cette activité économique est pratiquée depuis la nuit des temps dans le Dallol Bosso, une vaste vallée du sud-ouest du Niger. C’est un cours d’eau saisonnier qui s’étend de la région de Tillabéri à Dosso. Les paysages du Dallol Bosso portent les marques d’une exploitation qui interroge : déforestation, terres agricoles fragilisées et pression sur la biodiversité. Pendant cinq jours, nous avons parcouru des sites d’extraction pour comprendre ce que le natron laisse derrière lui en termes de conséquences.
Lorsque nous arrivons à Louga, village situé à environ cinq (05) kilomètres du chef-lieu de la commune rurale de N’Gonga, le silence règne sur les sites d’extraction du natron. Les premières pluies ont mis un terme à la campagne. Les foyers sont éteints, les marmites sont déposées sous des fûts. Et pour cause, les cuvettes d’exploitation se sont remplies d’eau. A première vue, rien ne laisse deviner l’intense activité qui anime ces lieux pendant la saison sèche. Pourtant, les traces sont bien visibles sur le site du Dallol Bosso avec des fosses creusées au fil des campagnes. Certaines commencent à s’effondrer sous l’effet des pluies, tandis que d’autres restent abandonnées.
Cette activité d’extraction du sel minéral servant à la production du natron est exercée par les femmes du terroir. Très prisé par les animaux, le natron est utilisé dans les ménages nigériens pour accélérer la cuisson des légumineuses, préparer certains aliments, ou encore dans des usages traditionnels comme produit thérapeutique. Pour beaucoup, cette activité représente bien plus qu’un simple travail. Elle constitue la principale source de revenu du foyer. « C’est grâce au natron que nous faisons vivre nos ménages », résume Ramatou Hama à Louga. Les revenus tirés de cette activité permettent de couvrir les dépenses quotidiennes, de nourrir la famille et de répondre à ses besoins essentiels. Ici, le natron est aussi un héritage, « nous avons reçu cette activité de nos ancêtres. Depuis toujours, elle est pratiquée ici principalement par les femmes et les jeunes », explique Mamoudi Bana, chef du village par intérim de Louga.
A Yellewa, à environ quatre (04) kilomètres de Birni N’Gaouré, les exploitantes décrivent un travail éprouvant. Dès la fin de la saison des pluies, elles creusent des cuvettes, récupèrent la terre salée, la filtrent avant de la faire cuire pendant plusieurs heures au feu de bois. Après séchage, le natron est moulé en blocs, puis acheminé vers les marchés de la région.

Malgré la pénibilité de cette activité, la filière reste un pilier de l’économie locale. Commercialisé sous différentes formes pour s’adapter au pouvoir d’achat des consommateurs, le natron fait vivre plusieurs familles dans le département de Boboye. Selon le Conseil National de l’Environnement pour un Développement Durable (CNEDD), près de 250.000 barres sont produites chaque année dans cette zone.
Malgré le revenu qu’il procure, le natron laisse des traces et son extraction artisanale a des conséquences néfastes sur l’environnement.
Le bois, premier prix à payer
Dans le Dallol Bosso, le premier impact de l’exploitation du natron se lit dans les formations végétales. Pour cuire la saumâtre jusqu’à l’obtention des blocs de natron, les exploitantes utilisent exclusivement du bois de chauffe. Une consommation qui exerce une pression croissante sur les ressources forestières.
A Birni N’Gaouré, le directeur communal de l’Environnement, le capitaine Issoufou Garba, indique que, aujourd’hui, l’impact le plus visible de cette activité est celui de la déforestation, car la cuisson du natron nécessite d’importantes quantités de bois. Il poursuit ses propos en faisant savoir qu’en principe, seuls les arbres morts peuvent être prélevés, mais avec la raréfaction du bois sec, certains exploitants se tournent vers des arbres encore en vie, notamment les acacias, recherchés pour leurs qualités de combustion. Une pression de plus en plus forte s’exerce alors sur cette ressource.

Pour les services de l’environnement, cette pression dépasse la seule question de la consommation de bois. Les acacias jouent un rôle essentiel dans l’équilibre écologique du Dallol Bosso. C’est ainsi qu’ils limitent l’érosion des sols, offrent de l’ombre au bétail et constituent une source de nourriture pour plusieurs espèces sauvages.
Quand les champs ne produisent plus
A quelques mètres des sites d’extraction, Maimouna Alfari s’arrête au bord de son champ. Les premières pluies ont lancé la campagne agricole. Partout autour d’elle, des paysans s’activent, mais une partie de sa parcelle reste presque nue. « Avant, nous cultivions ici. Aujourd’hui, les récoltes ne sont plus les mêmes », confie-t-elle en montrant une bande de terre située à proximité des anciennes cuvettes d’extraction.
A la suite de Maimouna, Hadiza Issaka et Hassan Hamidou affirment, eux aussi, observer année après année, des changements sur certaines parcelles proches des sites d’exploitation ou des anciens sites. Selon eux, certaines terres situées à proximité des anciennes cuvettes sont devenues plus difficiles à exploiter, voire improductives et les sites d’exploitation se rapprochent de plus en plus des parcelles agricoles. Il arrive que des désaccords surviennent, explique Hassan Hamidou.

Pour les services de l’environnement, ces préoccupations appellent à une meilleure organisation de la filière. Le lieutenant Hadi Seini, responsable du service de l’environnement à N’Gonga, estime que la réhabilitation des anciens sites d’extraction constitue une piste à explorer afin de limiter la dégradation des terres. « Notre objectif n’est pas d’interdire cette activité. Nous voulons qu’elle soit mieux organisée afin de préserver les ressources naturelles, tout en permettant aux populations de continuer à en tirer des revenus », souligne-t-il.
Un autre constat s’impose : les conséquences de l’exploitation du natron dépassent les seules parcelles agricoles. Elles interrogent plus largement l’avenir du Dallol Bosso, un milieu où cohabitent activités humaines, agriculture, élevage et faune sauvage dont des oiseaux migratoires.
L’écosystème, victime invisible ?
Dans les villages riverains, les inquiétudes ne concernent pas uniquement les terres agricoles. Plusieurs habitants affirment également observer une raréfaction des poissons dans certaines mares situées dans les alentours des anciens sites d’extraction. Selon le capitaine Issoufou Garba et le lieutenant Hadi Seini, les zones d’extraction du natron connaissent une dégradation progressive de leur biodiversité. Ils affirment notamment que les poissons ont pratiquement disparu de plusieurs sites autrefois fréquentés par les pêcheurs.
Dans le Dallol Bosso, les conséquences de l’extraction du natron soulèvent aussi des interrogations sur l’avenir de la biodiversité, notamment avec la présence de la girafe d’Afrique de l’Ouest, dont le Niger abrite les dernières populations. Plusieurs habitants ont évoqué le même phénomène. Selon eux, à la saison des pluies, les anciennes fosses d’extraction se remplissent d’eau et attirent les girafes qui viennent s’abreuver. Certaines y tombent et succombent à leurs blessures.

Une source environnementale ayant requis l’anonymat affirme que ces accidents se produisent régulièrement, les sites abandonnés n’étant généralement ni rebouchés ni sécurisés. « Les fosses deviennent de véritables pièges. Une girafe qui y tombe peut se casser les pattes et mourir », affirme notre source. Ces témoignages recueillis auprès de plusieurs habitants de Boboye convergent vers une même inquiétude. Toutefois, aucune donnée officielle consultée ne permet d’en mesurer l’ampleur ou d’établir la fréquence de ces accidents.
Pour Ousseini Idrissa, secrétaire général de l’Association pour la valorisation de l’écotourisme au Niger (AVEN), la prudence s’impose. « A ce jour, les rapports publics ne font pas état d’accidents massifs ou récurrents de girafes directement liés aux puits d’extraction du natron », précise-t-il. Selon lui, si aucun rapport ne permet aujourd’hui d’établir un lien direct entre les fosses d’extraction et des accidents récurrents de girafes, l’exploitation du natron exerce néanmoins une pression croissante sur les écosystèmes. La dégradation des habitats, la coupe abusive du bois de chauffe, le piétinement des sites et la transformation des zones humides figurent parmi les principaux impacts environnementaux observés.
Ainsi, entre impératif économique et préservation de l’environnement, le Dallol Bosso est confronté à un défi majeur. Comment préserver une activité qui fait vivre de nombreuses familles sans compromettre durablement les ressources naturelles dont dépend l’avenir de la région ? C’est le principal défi à relever.
Balkissa Ibrahima Mahamane






















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