Enquête] : Comment le conflit au Moyen-Orient a pollué l’information au Sahel

0
14

Depuis le 28 février 2026, les frappes américano-israéliennes sur l’Iran ont déclenché au Moyen-Orient une guerre qui dépasse largement les frontières du Golfe. En Afrique de l’Ouest, et particulièrement dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES – Burkina Faso, Mali, Niger), ce conflit a nourri une vague de désinformation.

Dès les premières heures des frappes de missiles sur Téhéran, une rumeur qui prétend la mort du ministre burkinabè de la Guerre, le général Célestin Simporé, dans les bombardements a envahi les réseaux sociaux. Reprise par plusieurs comptes, la publication est devenue virale en quelques heures. Aucune source officielle iranienne ou burkinabè n’a confirmé la rumeur. Dans un article publié le 6 mars 2026, Fasocheck a démonté l’intox : “le ministre avait quitté Téhéran plusieurs jours avant les frappes”.

Capture d’écran d’une fausse publication sur X annonçant la mort du ministre dans des frappes à Téhéran

Cette fausse information a exploité des faits réels de l’actualité. En effet, le 24 février 2026, quatre jours avant le début des hostilités au Moyen-Orient, le ministre burkinabè de la Guerre, le général Célestin Simporé, a effectué une visite à Téhéran où il a été reçu par le président iranien Masoud Pezeshkian. Lors de cet entretien, le général Simporé a réaffirmé, selon l’agence IRNA, la place stratégique du continent africain dans la politique étrangère de la République islamique d’Iran.

Cette présence du ministre à Téhéran, quelques jours avant les bombardements, et cette affirmation de la place stratégique de l’Afrique dans la politique étrangère de l’Iran ont été exploitées pour alimenter une vague de faux contenus entre fin février et mi-mars 2026.

Le 1er mars 2026, alors le conflit s’intensifie entre Iran, les Etats Unis et Israël, une vidéo deepfake encore plus sophistiquée a circulé sur les réseaux sociaux. Un faux journal télévisé de la Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB) annonçait que le gouvernement burkinabè envoyait « deux bataillons d’infanterie » soutenir l’Iran. 

Dans la vidéo, on voit la présentatrice lire un communiqué officiel imaginaire. La RTB a immédiatement démenti, qualifiant la vidéo de « deepfake réalisé grâce à l’IA ». L’AFP Factuel et Fasocheck ont confirmé la manipulation. Pourtant, la vidéo a accumulé plus de 556 mille vues et deux mille partages sur Facebook.

Capture d’écran du démenti de la RTB sur la deepfake qui usurpe son identité visuelle / Source : Facebook, juin 2026

Cette fausse vidéo a engendré une avalanche de publications non vérifiées. Le 4 mars 2026, la page Facebook Mutthu TV News dans une publication en langue Tamoul (langue parlée principalement en Inde du Sud et au Sri Lanka) affirme que “le gouvernement du Burkina Faso a fait part de sa volonté de soutenir l’Iran et qu’une coopération militaire pourrait également être envisagée si la situation l’exigeait”. La publication a été vue plus de 1,5 millions de fois avec plus de 2 100 partages, 25 200 réactions et 346 commentaires.

Capture d’écran de la publication de la page Facebook Mutthu TV News / Source : MCL, juin 2026

Avec Meta Content Library (MCL), un outil d’investigation Open source de Meta, nous avons pu recenser entre fin février et mi-mars 2026, plus de 100 publications de contenus non vérifiés sur l’implication du Burkina Faso dans la guerre aux Moyens Orient, aux côtés de l’Iran. Ces publications faites dans diverses langues, notamment l’anglais et d’autres langues d’Asie, ont généré une audience cumulée de plus de 10 millions de vues sur Facebook et 50 000 partages.

Capture d’écran de quelques fausses publications sur l’implication du Burkina Faso dans la guerre en Iran : Source : MCL, juin 2026

Ces exemples ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une vague plus large de désinformation qui a explosé avec le conflit irano-occidental. Selon une enquête conjointe de la cellule Info Vérif de RFI et des Observateurs de France 24 publiée le 23 mars 2026, un écosystème de comptes inauthentiques cible systématiquement les pays de l’AES depuis fin 2025. Ces comptes recyclent ou fabriquent des contenus en lien direct avec la guerre au Moyen-Orient.

Josaphat Finogbé Dah-Bolinon, journaliste d’investigation, éditeur de copies à PesaCheck, explique le fonctionnement de ce genre de profil sur le web. « Ces profils ont des activités très asymétriques et ils publient des informations coordonnées… À un moment donné, on peut noter des piques de publications quand il s’agit d’une situation sécuritaire, comme par exemple ce qui se passe au Moyen-Orient. Ces acteurs travaillent en réseaux pour mieux atteindre leurs objectifs… Cette fausse de mort du ministre burkinabé est un sujet à matière pour ces réseaux », indique-t-il.

La guerre au Moyen-Orient, un catalyseur de la désinformation au Sahel

Depuis le début du conflit au Moyen-Orient, on note sur les réseaux un pic de faux contenus sur le Sahel. Entre février et juin 2026, Meta Content Library (MCL) a enregistré plus de 3 000 publications dans lesquelles sont simultanément évoquées la guerre en Iran et les pays du Sahel (Burkina Faso, Mali et Niger). 

Capture d’écran des trends des publications sur Facebook entre février et juin 2026 / Source : MCL, juin 2026

L’analyse de ces contenus non-vérifiés révèlent l’apparition de nouveaux narratifs et concepts politiques et idéologiques qui visent à façonner la perception des populations et renforcer un narratif idéologique et géopolitique. Le 28 février 2026 au environ de 18h GMT, soit quelques heures après les premiers bombardements en Iran, une publication en angalis et en français devenue virale sur Facebook affirme que “la France, la CIA et le Royaume-Uni pourraient profiter de l’escalade au Moyen-Orient pour éliminer des dirigeants du Sahel“.

Cible numéro un : Ibrahim Traoré. Tandis que le monde regarde l’Iran s’embraser, l’empire prépare sa prochaine action. Ils n’ont pas réussi à le vaincre politiquement. Ils n’ont pas réussi à l’acheter. Ils cherchent maintenant une faille. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger savent ce qui arrive quand on refuse de se soumettre. La fumée au Moyen-Orient masque un incendie bien plus sombre. Afrique, restez vigilante. Ils arrivent“, indique la publication avec l’expression “WARNING” en grand caractère.

Selon nos recherches, cette publication a été postée pour la première fois par le compte Facebook “Free Africa” (plus de 97 000 followers) et reprise 52 fois grâce au copier – coller et grâce aux partages dans des groupes sur Facebook. Créé en octobre 2023, ce compte qui se présente comme une ONG est généré par 3 internautes, tous basés au Nigéria, d’après les données de transparence de Facebook.

Capture d’écran des publications des rumeurs du compte Free Africa sur Facebook / Source : MCL, juin 2026

Le 2 mars 2026, 2 jours après cette publication virale, une autre publication en espagnol affirme que “le capitaine Ibrahim Traoré défie ouvertement Washington et Tel-Aviv : « Nous ne sommes la colonie de personne ». Dans une décision qui bouleverse le paysage géopolitique africain, le président du Burkina Faso a franchi une étape sans précédent en déclarant les États-Unis et Israël ennemis du Sahel, en représailles aux récents bombardements contre l’Iran et aux pressions diplomatiques du Département d’État américain“. Cette fausse publication dont l’image d’illustration est générée par l’intelligence artificielle est reprise 17 fois, par copier-coller, sur Facebook. 

Capture d’écran des publications mentionnant une fausse déclaration d’Ibrahim Traoré / Source : MCL, juin 2026

Même si la grande partie de cette campagne de désinformation se déroule en ligne dans diverses langues, il n’en demeure pas moins que la véritable cible se retrouve au Sahel. Selon des données des régulateurs du Burkina Faso, du Mali et du Niger, respectivement l’ARCEP-Burkina Faso, l’AMRTP et l’ARCEP-Niger, les taux de pénétration internet en 2025 restent encore faibles, mais en croissance progressive, largement dominés par l’accès mobile. Environ 35-37 % (environ 8,7 à 9 millions d’utilisateurs sur ~24,8-25 millions d’habitants) au Mali, 23 % (environ 6,4 millions d’utilisateurs sur ~27-28 millions d’habitants), du côté du Niger. Du côté du Burkina Faso c’est environ 22-24 % (environ 5,4-5,8 millions d’utilisateurs).

Même si en termes de comparaison, une grande partie de la population n’a pas accès à internet, ces chiffres sont suffisants pour que la propagande ou l’information altérée se propage dans les pays du Sahel par le plus ancien mode de communication: le bouche à oreilles.

Selon Josaphat Finogbé, quand on prend le cas du Sahel, on a deux camps dans le narratif géopolitique qui semble s’y imposer. « On a le camp de la souveraineté où c’est peut-être les pays de l’AES qui veulent s’imposer, qui veulent quitter le joug de la France en partie, y compris la Russie qui les accompagne, et il y a aussi le camp de la soumission comme des pays de la CEDEAO et autres… c’est un peu le narratif géopolitique qui se développe », explique-t-il.

Ce cadre narratif, selon ces explications, permet d’amplifier des clivages préexistants sans avoir besoin d’inventer une nouvelle histoire : il suffit de coller l’étiquette « résistance anti-impérialiste » sur n’importe quel sujet local (présence russe au Sahel, tensions avec la Côte d’Ivoire, etc.). Pour Moussa Sawadogo, communicologue burkinabé, le rapprochement des pays sahéliens avec l’Iran est aussi un facteur de développement d’un narratif transposé du Moyen-Orient vers l’Afrique de l’ouest, en l’occurrence au Sahel. 

« L’Iran est devenu un allié des pays de l’AES à la fois militaire et géopolitique ; donc quand les Etats-Unis attaquent l’Iran, pour les pays du Sahel c’est un allié qui est menacé et donc cela peut poser des problèmes par exemple en matière de fourniture d’armes à ces pays du Sahel et donc, à partir de ce raisonnement, les pays prennent directement partie, ce qui ouvre la voie à toute formes d’informations truffées d’éléments de désinformation ou de manipulation du narratif et de la perception de la population », explique le Moussa Sawadogo.

Dans le podcast “Le faux dans l’info“, diffusé par AfricaCheck, Harouna Drabo, journaliste spécialiste des stratégies d’influence informationnelle en Afrique francophone explique qu’il y a deux autres raisons pourraient justifier qu’un conflit qui a lieu au Moyen-Orient puisse trouver échos et même une place dans le narratif au Sahel. D’une part, il évoque « la grande vulnérabilité sociétale des pays de l’Afrique de l’ouest aux ingérences informationnelles ».

Selon lui, « Nous avons des pays qui sont encore en construction. Ce ne sont pas des Etats-Nations ; donc il n’y a pas une unicité à l’interne, ce qui fait que ces pays sont traversés par des contradictions internes, des fractures adossées sur des questions identitaires, régionalistes, ethniques, religieuses, politiques, etc.. Donc autant de lignes de fracture qui facilitent des tactiques de manipulation informationnelle venant des acteurs étrangers pour créer une polarisation de l’opinion publique à l’intérieur des différents pays de l’Afrique de l’ouest ».

D’autre part, Drabo souligne la vulnérabilité de l’écosystème médiatique dans les pays d’Afrique de l’ouest. « La composante des médias n’est pas totalement préparée à faire face à ces ingérences informationnelles, pouvoir même les caractériser », explique le spécialiste. Il va sans dire que les médias ouest africains ont besoin d’une sorte de mise à jour afin d’être mieux outillés et préparés pour affronter la déferlante de désinformations qui s’abat sur cette partie de l’Afrique. 

« On a des acteurs médiatiques aujourd’hui dans nos différents pays qui ne sont pas totalement préparés, formés, pour pouvoir identifier à quel moment on est dans la diffusion de l’information simple et à quel moment on bascule dans de l’influence informationnelle », déplore Drabo.

Acteurs locaux et étrangers, qui tire les ficelles ?

Harouna Drabo note que l’activité de ces réseaux s’est accélérée avec les événements géopolitiques globaux. Selon lui, il est question d’un concept général qui s’est accentué en Afrique avec les tentatives d’influence de puissances étrangères. Appelés les FIMI, on parle de la Manipulation de l’information avec interférence étrangère.

« Ce sont des activités informationnelles manipulatrice, coordonnées, intentionnelles impliquant des acteurs étatiques étrangers dans le but d’influencer l’opinion publique d’autres pays », explique Drabo qui souligne que l’objectif final recherché par ces acteurs étrangers, est de pouvoir s’immiscer dans l’écosystème informationnel d’un pays ou d’une région ciblé, agir dans la fabrique des perceptions de la population de cette région ou ce pays ciblé, afin d’orienter les processus politiques ou sociétaux propres à ce pays ou cette région, sur les intérêts de ces acteurs.

Avec la désinformation qui semble prendre une ampleur effrayante sur le continent africain ces dernières années, l’analyste estime qu’il ne fait aucun doute que l’influence étrangère y est présente. « Le continent africain est au cœur de la menace FIMI par le fait qu’il est un théâtre d’affrontement privilégié entre le mouvement des puissances émergentes du sud globale sous le leadership de la Russie qui conteste l’hégémonie du bloc occidental l’ordre international », affirme Drabo précisant que certains pays « au sein de ces deux blocs, disposent de dispositifs d’influence informationnelle dont le rôle est d’insérer des narratifs dans la chaîne de production de l’information au niveau de plusieurs pays africains dans le but d’aboutir au triomphe de leur vision du monde ».

Sawadogo souligne, pour sa part, qu’« il y a aujourd’hui une guerre informationnelle qui se déroule avec âpreté dans l’espace du Sahel ». Il cite les différents acteurs impliqués, notamment, les gouvernements des pays sahéliens, les groupes terroristes, les puissances étrangères. 

« Nous avons les gouvernements qui produisent des informations pour rassembler les populations autour d’eux, cette façon de faire est souvent qualifiée par les opposants de propagande. Nous avons les groupes terroristes qui utilisent la désinformation pour pouvoir recruter de nouveaux combattants et faire croire à la population que les gouvernements ne peuvent rien contre eux. Nous avons aussi des puissances étrangères qui se livrent des guerres informationnelles pour le contrôle de l’espace », explique-t-il.

« On est tombé dans une sorte d’infobésité, dans une sorte d’infodémie où l’information est devenue comme un virus où des faux comptes sont créés prenant, pour certains, l’apparence de médias existants et crédibles donnant l’impression qu’il s’agit de médias officielles, on aura également des multiplicateurs de comptes pour donner l’impression que c’est plusieurs personnes à la fois qui propagent l’information », affirme le communicologue burkinabè.

Une enquête réalisée par Modeste Sylvère Dossou du journal L’Evènement Niger, avec le soutien de la CENOZO dans le cadre du Programme Sahel 2026.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here