Niger : A Salkadamna, le charbon prend la main

0
91

Deux jours après la fin du forum consacré aux énergies renouvelables, le gouvernement a déclaré d’utilité publique, un complexe charbonnier de 30 000 hectares dans la région de Tahoua. Le décret ouvre la voie à des expropriations fondées sur la loi de 1961. Derrière le projet, une société nigérienne créée en 2019 et un partenaire étranger aux contours encore peu documentés.

Le vendredi 26 juin 2026, le Conseil des ministres réuni a adopté un décret déclarant d’utilité publique, les travaux de construction du Complexe Charbonnier de Salkadamna. Le site visé couvre 30 000 hectares dans les communes rurales de Takanamat et de Tébaram, dans la région de Tahoua. Le texte invoque la loi n° 61-37 du 24 novembre 1961, réglementant l’expropriation pour cause d’utilité publique, modifiée en 2008. Cette procédure confère à l’État le pouvoir de réquisitionner les terres nécessaires à la réalisation du complexe.

Le projet n’est pas nouveau. Initié dans les années 1980, relancé en 2012 après confirmation de réserves importantes, puis marqué en 2014 par une pose de première pierre sans suite, Salkadamna a connu un tournant en septembre 2024 avec la signature d’un mémorandum d’entente entre l’État nigérien et le groupe Wanda-Jimei. En mars 2025, le ministère de l’Énergie lançait les études de faisabilité, pour un coût estimé à 740 milliards de francs CFA. En avril 2026, un permis pour grande exploitation minière était attribué à WANDA GROUP SA lors d’un conseil des ministres, avec un investissement déclaré de 1,75 milliard de dollars et un gisement réévalué à 150 millions de tonnes, plus du double des estimations antérieures de 69 millions de tonnes. L’écart entre les deux chiffrages n’a pas été formellement expliqué dans les communications officielles.

Qui est WANDA GROUP SA ?

La société titulaire du permis est immatriculée au Registre du Commerce et du Crédit Mobilier de Niamey sous le numéro NE-NIM01-2019-B13-00055, ce qui date son enregistrement à 2019. Son NIF est le 52899/R. Elle affiche un capital social de 1 milliard de francs CFA, soit environ 1,5 million de dollars pour un investissement annoncé de 1,75 milliard de dollars. Le ratio entre les deux ne dit rien d’illicite en soi : dans les montages de grands projets extractifs, le capital initial du véhicule attributaire est rarement à la mesure de l’investissement total, qui repose sur des financements de projets ultérieurs. Il dit néanmoins quelque chose sur le stade de maturité financière du dossier au moment de l’attribution du permis.

Son dirigeant est Mahamadou Souley Agaly, identifié comme PDG de Wanda Group, lors d’une audience au Palais présidentiel le 15 août 2025. Le site officiel de la société décrit un fondateur nigérien qui, résidant en Chine, y a développé ses premières activités dans l’agroalimentaire et l’import-export avant de s’orienter vers les mines. Le partenaire étranger du consortium est JIMEI GROUP, dont le PDG, Wang Yunde était également présent à l’audience présidentielle.

Global Energy Monitor, qui suit les projets d’énergie fossile à l’échelle mondiale, indique que le consortium comprend des partenaires en Chine et en Inde. L’immatriculation, la structure capitalistique et les antécédents projectuels de JIMEI GROUP n’ont pas pu être vérifiés par des sources primaires accessibles au moment de la publication.

Ce que le projet promet est considérable. Une centrale thermique d’une capacité annoncée de 5 200 mégawatts, une mine à ciel ouvert, des lignes de transmission à travers le pays, une usine de briquettes de 100 000 tonnes par an, et jusqu’à 3 000 emplois directs et indirects, selon le gouvernement. Le Niger ambitionne d’en faire un levier d’exportation électrique régionale, dans un pays où seulement 22 % de la population a accès à l’électricité (3,26 % en milieu rural).

C’est précisément ce contexte qui confère au décret du 26 juin dernier, une résonance particulière. Il y a moins de trois mois, les ministres de l’énergie du Niger, du Mali et du Burkina Faso se réunissaient à Niamey pour un Forum international sur les énergies renouvelables. La ministre Amadou Haoua y annonçait que « le Niger se positionne comme, à long terme, un producteur d’énergie nucléaire ». Au cours du lancement du forum, le gouvernement a affiché un objectif de 30 % de renouvelables dans le mix électrique national à l’horizon 2030. Le charbon de Salkadamna, lui, n’est ni solaire, ni nucléaire.

La position officielle est sans ambiguïté. Pour le gouvernement, l’enjeu est pragmatique : doter le Niger d’une base énergétique nationale dans un pays structurellement déficient en électricité. Dans le « Grand Entretien » demi-juin 2026 de la RTN, la ministre Amadou Haoua, déclarait que « plus de 82 000 branchements avaient été réalisés entre janvier et mai de cette année, après 50 000 en 2025 ». L’objectif affiché est de porter le taux d’accès à 60% d’ici 2030. Dans cette logique, Salkadamna est présenté comme un maillon d’une stratégie globale, non comme une contradiction avec la transition verte.

Plusieurs zones d’ombre persistent néanmoins. Sur les 30 000 hectares visés par la déclaration d’utilité publique dans des communes rurales à vocation pastorale de la région de Tahoua, aucune information publique n’est disponible sur le peuplement, les droits fonciers en vigueur, ou les concertations menées avec les communautés concernées. L’existence d’une étude d’impact environnemental et social conforme aux standards internationaux n’a pu être vérifiée dans aucun document public. La société d’exploitation mixte annoncée en avril 2026 que l’État prévoit de constituer conjointement avec WANDA GROUP SA n’a pas encore de statuts publiés à la date de publication de cet article.

Le même Conseil des ministres du 26 juin dernier a adopté un nouveau Code de l’eau, actualisant une législation datant de 2010 pour intégrer les exigences de développement durable et de « lutte contre le changement climatique ». Dans un projet charbonnier à ciel ouvert, la gestion de l’eau de consommation industrielle, les risques de contamination des nappes, figurent ordinairement parmi les enjeux environnementaux de premier rang. La coexistence des deux textes adoptés le même jour n’a pas été commentée.

Salkadamna traverse plusieurs gouvernements depuis les années 1980 sans aboutir. La déclaration d’utilité publique est une étape procédurale nécessaire, mais elle ne garantit pas le financement, la construction ni la mise en service. Ce que le décret du 26 juin dernier ouvre formellement, c’est la possibilité légale d’exproprier. Ce qu’il ne précise pas, c’est qui sera exproprié, selon quel calendrier, et avec quelles compensations.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here