
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) promettait d’être l’un des tournants majeurs de l’histoire économique du continent. Un marché de plus d’un milliard de consommateurs, des chaînes de valeur régionales, une industrialisation enfin tournée vers l’intérieur. Pourtant, plusieurs années après son lancement, sa mise en œuvre progresse au ralenti. Pour Nabaloum Abdoulaye, président de la Confédération des associations et mouvements panafricanistes de l’Afrique de l’Ouest, le diagnostic est clair : le manque de souveraineté réelle des dirigeants africains constitue le principal obstacle. Les politiques nationales restent largement influencées, voire encadrées, par des institutions extérieures – Union africaine, Nations unies, institutions de Bretton Woods ou Organisation mondiale du commerce. Les divergences de visions politiques entre États ne font qu’aggraver le tableau.
Ce constat de Nabaloum Abdoulaye s’appuie sur des réalités concrètes. Depuis les années 1980-1990, les programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale ont profondément remodelé les économies africaines : libéralisation commerciale, privatisation, austérité budgétaire et réduction des subventions. Aujourd’hui encore, de nombreux États restent sous programmes du FMI, avec des recommandations récurrentes de consolidation fiscale, de réforme des subventions et de croissance tirée par le secteur privé (la Côte d’Ivoire sous programme Extended Credit Facility (EFF)/ Extended Credit Facility (ECF) + Resilience and Sustainability Facility, avec des revues en cours en 2026 ; l’Éthiopie sous Extended Credit Facility (ECF), avec des revues et réaménagements encore en 2026 ou le Sénégal en discussions avancées en août 2026 en vue d’un nouvel arrangement de financement).
La dette extérieure du continent a grimpé de façon spectaculaire (environ 1 900 milliards de dollars en 2024 selon les estimations de la Banque africaine de développement), limitant la marge de manœuvre budgétaire et orientant les choix politiques. L’OMC, quant à elle, impose des règles commerciales qui restreignent les politiques industrielles protectionnistes (Interdiction des restrictions quantitatives, Accord sur les subventions et mesures compensatoires, Accord sur les mesures concernant les investissements et liées au commerce, entre autres). Même les cadres de l’UA, bien que continentaux, s’inscrivent souvent dans des dynamiques de partenariat avec des bailleurs externes.
La souveraineté n’est pas seulement une question de formalité juridique ou de discours anti-impérialiste. Elle se joue aussi dans la capacité des dirigeants à travailler ensemble, à se faire confiance et à construire des projets communs sur le long terme. Mais en 2026, on semble bien loin du compte. Entre le Rwanda et la RDC, le conflit autour du M23 (accusé par Kinshasa et des experts onusiens d’être soutenu par Kigali) a conduit à des offensives majeures en 2025, à la prise de Goma et Bukavu, à des millions de déplacés et à une économie parallèle autour des minerais. Malgré des feuilles de route de paix en 2025-2026, la méfiance demeure et empêche toute coopération économique approfondie dans la région des Grands Lacs. En Afrique de l’Ouest, la rupture entre l’Alliance des États du Sahel (AES : Burkina Faso, Mali, Niger) et la CEDEAO, actée en janvier 2025, a fermé des frontières et suspendu des coopérations. La frontière Bénin-Niger est restée close pendant des années après le coup d’État de 2023, avec des accusations mutuelles (présence française, soutien aux jihadistes ou aux putschs). Des tentatives de détente en 2026 restent conditionnées à des accords de défense stricts. Entre Côte d’Ivoire et Burkina Faso, les tensions frontalières liées aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et aux différences idéologiques (régimes militaires sahéliens versus démocraties côtières alignées historiquement sur la CEDEAO) limitent les échanges et la confiance.
Ces divergences se traduisent par des frontières fermées, des flux commerciaux interrompus et une priorisation de la sécurité nationale au détriment de l’intégration économique.
Or, l’Afrique a longtemps cultivé une culture de la négociation individuelle avec les partenaires extérieurs plutôt qu’une culture du travail collectif continental. Les sommets se multiplient, les communiqués se succèdent, mais les engagements concrets se heurtent régulièrement aux calculs nationaux, aux peurs de perdre des parts de marché ou à la crainte de voir un voisin tirer davantage profit de l’ouverture.
À cela s’ajoute une réalité plus profonde : la plupart des pays africains n’ont pas encore élaboré de politiques de développement véritablement autonomes et cohérentes. Trop longtemps, l’aide internationale a joué le rôle de béquille budgétaire et de substitut à la planification. Elle a financé des projets, formé des cadres, construit des infrastructures… mais elle a aussi, parfois, entretenu une dépendance intellectuelle et politique. Quand un État s’habitue à ce que ses grandes orientations soient validées ou co-financées de l’extérieur, il devient plus difficile de prendre le risque d’une intégration régionale ambitieuse qui pourrait déranger certains intérêts établis.
L’Union africaine a lancé en 2001 le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique) pour favoriser une transformation structurelle du continent, avec des priorités en infrastructures, agriculture, gouvernance et capital humain. Transformé en AUDA-NEPAD (l’Agence de développement de l’Union africaine – NEPAD) en 2028, il a souffert d’un budget longtemps plafonné, d’une forte dépendance aux partenaires externes, d’une faible présence sur le terrain et d’une évaluation insuffisante de ses résultats. Les critiques soulignent un décalage persistant entre cadres stratégiques et exécution réelle, ainsi qu’une tendance à l’improvisation. Sans bilan approfondi ni correction majeure, on est passé rapidement à la ZLECAf. Cette succession d’initiatives illustre une culture du « sur place » et de la légèreté politique, où les grands projets continentaux se succèdent sans ancrage solide dans des stratégies nationales cohérentes.
La confiance ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, à travers des résultats tangibles, des engagements tenus et une redistribution claire des gains. Les dirigeants doivent accepter que la ZLECAf n’est pas un simple dispositif commercial, mais un projet politique exigeant. Cela suppose de privilégier les compétences africaines, de soutenir les entreprises locales capables de saisir les opportunités régionales, et de sortir progressivement de la logique de l’assistance pour entrer dans celle de la production et de l’échange équitable.
Rien n’est perdu pour autant malgré ces gros obstacles réels. Le continent dispose d’une jeunesse nombreuse, d’un potentiel agricole et minier considérable, et d’une diaspora compétente. Mais le temps joue un rôle décisif. Les relations de confiance entre États, la clarification des stratégies nationales de développement et la volonté sincère de mutualiser les forces ne se construiront pas en une ou deux conférences. Elles exigent une patience politique rare, une lucidité collective et le courage de préférer l’intérêt continental aux calculs de court terme.
La ZLECAf restera une ambition sur le papier tant que les dirigeants africains n’auront pas décidé, ensemble et sans filet extérieur, de la rendre réellement viable. La souveraineté commence là : non pas dans le rejet systématique de l’extérieur, mais dans la capacité à s’organiser, à se faire confiance et à exploiter pleinement les ressources et les intelligences du continent.























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