Niger : dans l’attente du boom pétrolier 

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L’oléoduc Agadem–Sèmè-Kpodji (près de 1 980 à 2 000 km), mis en service en mars-mai 2024 après un investissement d’environ 4,5 à 5 milliards de dollars mené par la CNPC, devait transformer le Niger d’un producteur marginal (environ 20 000 barils/jour destinés essentiellement à la raffinerie SORAZ de Zinder) en exportateur significatif capable d’atteindre 90 000 à 110 000 barils/jour.

Sur le papier, le projet marquait une rupture historique pour un pays enclavé. Les premières cargaisons  de brut Meleck ont quitté le terminal béninois dès mai 2024. La production a fortement progressé : selon les données ITIE et des sources officielles, le Niger a produit environ 20,3 millions de barils en 2024, puis un volume nettement plus élevé en 2025 (autour de 33-34,5 millions de barils selon certaines estimations), avec des pics de capacité d’Agadem portés à 90 000 barils/jour. Des objectifs plus ambitieux ont été évoqués, notamment un passage vers 145 000 barils/jour d’ici 2029 grâce à de nouveaux investissements.

Ces flux ont soutenu une croissance économique robuste. Le PIB a atteint environ 21,6 milliards de dollars en 2025 (selon des données World Bank/TheGlobalEconomy), avec une croissance réelle estimée entre 6,9 % et 7 % en 2025, après un pic encore plus élevé en 2024 porté par le démarrage des exportations pétrolières. Les recettes pétrolières ont sensiblement augmenté (plus de 200 milliards FCFA en 2024, puis plus du double en 2025 selon le ministre du Pétrole). La dette publique s’est stabilisée autour de 44-45 % du PIB. Le pétrole a commencé à peser davantage dans les exportations et les recettes budgétaires, même s’il n’a pas encore atteint les projections maximales parfois avancées (25 % du PIB et 80 % des exportations).

Pourtant, le « boom » reste incomplet et fragile. La capacité de l’oléoduc et des champs n’a pas été exploitée de manière continue et pleine. Des interruptions liées aux tensions diplomatiques avec le Bénin, des attaques sporadiques sur l’infrastructure par des groupes armés hostiles à l’État central, des contentieux sociaux et contractuels avec l’opérateur chinois, ainsi que des problèmes techniques ont freiné le rythme. Des rapports font état de périodes où la production effective ou les flux d’export se sont situés bien en deçà du potentiel, parfois autour de la moitié de la capacité nominale visée selon certaines analyses de terrain.

L’épisode le plus récent et le plus symbolique est l’éruption du puits Goumeri W-8, sur le bloc d’Agadem (région de Diffa), depuis le 25 septembre 2026. Exploité par CNPC Niger Petroleum, le puits projette du pétrole brut et du gaz à plus de dix mètres de hauteur. L’incident, qualifié par les autorités d’« une gravité exceptionnelle », a endommagé la plateforme partagée avec les puits Goumeri W-3 et W-4, dont l’intégrité est compromise. Deux employés ont été hospitalisés. Au 20 octobre 2026, les ministres du Pétrole et de l’Environnement ont annoncé que le déversement du brut était contenu grâce à l’intervention des techniciens de CNPC, sous la surveillance des cadres ministériels et d’experts algériens de Sonatrach (mission déployée du 12 au 19 octobre). L’éruption, alors de très faible intensité, n’était pas encore totalement maîtrisée ; la priorité porte sur le forage du puits de secours directionnel Goumeri W-8R (plateforme achevée, travaux prévus du 24 octobre au 26 décembre 2026, calendrier non garantissant la neutralisation dans ce délai). Une enquête indépendante a été lancée, écartant a priori une origine criminelle ou terroriste.

Cet accident met en lumière plusieurs limites structurelles. La dépendance technique et opérationnelle vis-à-vis de l’opérateur chinois reste forte, malgré les efforts des autorités militaires au pouvoir pour accroître la participation nigérienne (prise de participation de 45 % dans WAPCO, la société de l’oléoduc, réduction du tarif de transport de 27 à 15 dollars le baril). En outre, le contenu local peine à devenir une réalité car les postes techniques nécessitant une expertise pointue sont majoritairement détenus par des ingénieurs chinois.  La sécurité de l’oléoduc et des installations dans une zone sensible demeure précaire. Les retombées sur l’économie réelle et les populations restent encore limitées face aux besoins (pauvreté élevée, défis démographiques et agricoles massifs). Enfin, la gestion des risques environnementaux et techniques apparaît encore insuffisante pour un pays qui découvre l’échelle industrielle de la production pétrolière.

Le pétrole nigérien a indéniablement changé la donne macroéconomique depuis 2024. Il a apporté des devises, soutenu la croissance et donné un levier de négociation au gouvernement de transition. Mais le décollage reste partiel, heurté par des aléas sécuritaires, diplomatiques, contractuels et désormais techniques. Tant que la production n’atteindra pas durablement les niveaux de capacité pleine, que les retombées ne se diffuseront pas davantage et que la maîtrise opérationnelle et environnementale ne sera pas consolidée, y compris par des partenariats techniques comme celui avec l’Algérie, le boom pétrolier restera une promesse encore inachevée plutôt qu’une transformation pleinement réalisée.

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