Cybercriminalité au Niger : quand la loi bâillonne la liberté d’expression

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Dans une déclaration sans ambages, rendue publique le 2 juillet 2025, l’Association des Jeunes Avocats du Niger (AJAN) tire la sonnette d’alarme. Sous le couvert de la lutte contre la cybercriminalité, la liberté d’expression est en train de subir un sévère recul. Ce cri d’alerte intervient alors que les autorités de transition, installées depuis le 26 juillet 2023, ont réintroduit dans la loi, des dispositions pénales liberticides qui avaient été abrogées pour protéger les droits fondamentaux.

Adoptée en 2019, la loi n°2019-33 sur la cybercriminalité visait initialement à protéger les citoyens contre les dérives du numérique, notamment les fraudes et l’atteinte à la dignité humaine en ligne. Mais cette loi, modifiée en 2022 pour en atténuer la rigueur, a été récemment amendée à nouveau, cette fois pour rétablir des peines d’emprisonnement lourdes, même pour des délits d’opinion. L’AJAN dénonce une criminalisation de la parole libre sous couvert de la sécurité.

Selon les nouvelles dispositions de l’ordonnance n°2024-28 du 7 juin 2024, la diffamation ou les injures électroniques sont passibles d’un à trois ans de prison ferme, sans que le juge puisse accorder de circonstances atténuantes. Pire encore, la diffusion de toute donnée jugée « susceptible de troubler l’ordre public », même si elle s’avère exacte, expose son auteur à deux à cinq ans de prison. Un durcissement que l’AJAN qualifie de « net recul criard » pour les droits humains au Niger.

Pourtant, les textes internationaux que le pays a librement ratifiés, de la Déclaration universelle des droits de l’homme à la Charte africaine des droits de l’homme, garantissent clairement la liberté d’opinion et d’expression. La Charte de la Transition elle-même, adoptée après la prise du pouvoir par le CNSP, proclame l’attachement de l’État à ces libertés fondamentales.

Mais entre les principes affichés et la réalité juridique, le fossé est béant. Depuis 2023, de nombreux citoyens, activistes ou journalistes ont été arrêtés, jugés ou sont encore en détention pour de simples prises de position sur les réseaux sociaux. Un climat de peur s’installe, réduisant à néant l’espace de débat démocratique, pourtant essentiel à toute refondation politique.

« Même en période d’exception, les droits humains doivent être protégés », rappelle fermement l’AJAN, soulignant la nécessité de renforcer les institutions, non de les museler. Elle exhorte les autorités de transition à revoir cette législation punitive afin de la mettre en conformité avec les standards internationaux. L’organisation rappelle que l’État de droit ne peut être un slogan vidé de sens, et que toute restriction des libertés doit viser un objectif légitime, être strictement nécessaire et proportionnée.

Enfin, dans un message fort, l’AJAN salue les forces de défense engagées dans la lutte contre l’insécurité, tout en réaffirmant le rôle essentiel de l’avocat comme rempart entre le citoyen et l’arbitraire. « Face à l’injustice, la robe restera debout pour le droit, pour la justice et les libertés », martèle Me Boubacar Ali, président de l’AJAN.

Ce rappel à l’ordre moral et juridique sonne comme un appel à la conscience collective : il n’y a pas de vraie refondation sans respect scrupuleux des libertés. Car restreindre l’expression, c’est saborder le socle même de toute société démocratique.

Mahamadou Tahirou